Le protestantisme
Mur des Réformateurs
Marie Dentière
Marie Dentière (1490 - 1560)
Le nom de Marie Dentière a été gravé sur le Mur des Réformateurs en novembre 2003
Le moins qu'on puisse dire c'est que ce personnage historique n'a pas bénéficié d'une réputation très élogieuse. Fort heureusement, l'état de la recherche contemporaine, allié à l'intérêt renouvelé de jeunes chercheurs pour cette figure attachante, change radicalement le portrait que l'on a pu en tirer : en effet, de mégère peu apprivoisée à mangeuse d'hommes, de caractère emporté et intransigeant à personnalité trop radicale, les qualificatifs pour dépeindre et cerner Marie Dentière n'ont pas manqué.
Il est temps aujourd'hui de renverser cette impression mitigée pour redonner une consistance et dresser un hommage à celle qui fut l'une des premières historiennes, et théologiennes, de la Réforme francophone. En ce sens, l'inscription de son nom sur le monument des Réformateurs marque la reconnaissance que le XXIe siècle pourra, on peut l'espérer, accorder à celle qui a payé au prix fort son engagement au sein de la Réforme protestante, le prix d'un silence forcé et d'une réputation déformée.
Née en 1490, Marie Dentière vient de la petite noblesse des Flandres. Prieure du couvent des augustines de l'abbaye de Près, elle se convertit à la Réforme luthérienne vers 1524 et quitte son couvent. Elle s'installe ensuite à Strasbourg où elle épouse un ancien curé, Simon Robert, dont elle aura trois filles. En 1528, le couple s'installe à Bex puis à Aigle où Simon Robert est pasteur jusqu'en 1532, année de sa mort. Marie épouse ensuite Antoine Froment, de 19 ans plus jeune qu'elle et qui accompagne Farel dans ses tournées d'évangélisation. Le couple s'installe à Genève en 1535 et, l'année suivante, Marie publie anonymement La guerre et délivrance de la ville de Genève. On y découvre sa solide culture intellectuelle et théologique, sa bonne connaissance de la Bible et du droit canon. Pour l'éditeur de l'ouvrage en 1881, Rilliet, la rédaction de l'ouvrage "porte des traces évidentes de précipitation", mais, ajoute-t-il, "c'est l'eau prise à sa source". Quant à sa patte stylistique, qu'il compare à celle du mari (à qui on a longtemps attribué la rédaction de l'écrit), il est assez élogieux : "au lieu d'être comme empêtrée dans les plis d'une longue robe, la phrase est dégagée et bien construite, souvent hachée et laconique. Elle presse le pas, celle de Froment se traîne."
Au retour de Calvin à Genève, les relations du réformateur avec le couple Froment se dégradent peu à peu. Mais le terrain de la brouille avait été en quelque sorte "préparé" par Farel qui, le 6 février 1540, écrit à Calvin, encor exilé à Strasbourg : "notre Froment est le premier qui, à la suite de sa femme, ait dégénéré en ivraie. […] Cette femme orgueilleuse et vindicative fut, malgré tout son esprit, une mauvais conseillère à son nouvel époux, qu'elle dominait absolument."
Pourtant, on ne redira jamais assez le travail remarquable de Marie, à la fois théologienne, comme en fait une belle démonstration son Épître très utile, d'un féminisme raisonné et étonnamment moderne, et historienne de la Réforme, presque en direct. Qu'on y pense : voilà donc une étrangère, plus très jeune, aux relations impressionnantes (amie de la reine de Navarre, côtoyant tout ce qui se fait de mieux dans le protestantisme européen, femme de l'un des Réformateurs), une femme qui non seulement écrit une histoire prise sur le vif mais qui en donne une lecture théologique plus qu'intéressante.
Ainsi, lorsqu'elle se rend au couvent des clarisses pour tenter de les convertir à la Réforme, Marie fait la plus belle des déclarations de foi : "j'ai longtemps été dans des ténèbres d'hypocrisie dit-elle, mais le seul Dieu m'a fait connaître ma condition et je suis parvenue à la vraie lumière de vérité". C'est à cette lumière de vérité qu'elle interprète l'histoire de sa vie, et de ce qui est devenu sa ville. Pour Marie en effet, le salut accordé par Dieu à Genève est source d'espérance, mais aussi libre volonté divine.
Autrement dit, elle le rappelle à chaque détour de page, les Genevois n'y sont pour rien dans leur délivrance. C'est par grâce seule que Dieu est et demeure un Dieu d'espérance, même quand il n'y a plus rien à espérer.
Et comme Marie connaît parfaitement sa Bible, elle parsème son discours d'exemples appropriés. Mais plus essentiel encore est le fait que, pour elle, le seul moyen qu'a utilisé Dieu pour sauver Genève, c'est justement sa parole. Une parole vivante, capable de faire bouger ce que l'on croyait bloqué à tout jamais, capable d'apporter espérance et reconnaissance à celles et ceux qui ont perdu espoir et qui ne se sentent plus reconnus.
Certes, le tableau résolument optimiste, voire utopique, que Marie trace de l'avenir de Genève ne s'est pas réalisé. Et ce qu'elle décrit à la fin de son livre ressemble davantage à une vision paradisiaque qu'à notre condition humaine actuelle. Et pourtant Marie Dentière n'est pas une douce illuminée, elle espère seulement que la Réforme ne s'arrêtera pas en 1536. Dans les dernières lignes de son ouvrage, elle continue d'exhorter, et je lui laisse ainsi le dernier mot, "il nous faut prier le seigneur de la moisson qu'il envoie des bons ouvriers et après qu'ils seront venus, j'espère qu'ils persévéreront en leur travail jusqu'à la fin."
Isabelle Graesslé, modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres
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