Texte de Maurice Gardiol, diacre, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève de 1998 à 2001
 |  | Notre héritage
Par un sondage express autour de moi, j’ai tenté de dégager quelles personnes, et au travers d’elles quels faits, ont marqué le protestantisme du XXème siècle. Comment reconnaissons-nous, du modeste point de vue de quelques protestant-es de l’an 2000, que la Parole vivante de Dieu n’est pas restée sans effet parmi nous ?
Malgré leur aspect partiel, partial et très limité à notre horizon culturel suisse et européen, les réponses obtenues m’ont d’abord permis de constater que la pensée protestante a été alimentée par une réflexion théologique et philosophique, une recherche biblique et éthique particulièrement dense tout au long de ce siècle. Nous pensons bien sûr à Karl Barth, Simone de Diétrich, Dorothée Sölle, Jacques Ellul, Denis de Rougement ou Paul Ricoeur. Sans oublier les artistes et les musiciens dont l’inspiration a trouvé au moins en partie sa source dans leur culture protestante : Frisch et Dürenmatt, Frank Martin, Honegger ou Ingmar Bergmann pour ne citer que les plus connus et les plus proches de nous. Rassembler ainsi les chercheurs et les artistes, c’est affirmer que le protestantisme n’est pas qu’affaire d’abstraction et de discours parfois arides. Si c’est un Livre, la Bible, qui est au cœur de la Réforme, son étude et sa méditation nourrissent à la fois la théologie, la spiritualité et les diverses formes d’expression de l’âme et du corps. Ne l’oublions pas face à la grande tentation protestante d’une approche trop cérébrale de la vie !
Parmi les membres de nos Eglises, les femmes ont su en particulier nous rendre attentifs à ce risque de réduire notre corps à notre tête et notre foi à un discours intellectuel. Nous ne pouvons donc que nous réjouir de constater que, même si elles sont encore minoritaires dans la liste des noms cités, il y a de plus en plus de femmes qui jouent un rôle essentiel dans la vie de nos Eglises comme dans celle de nos cités et de nos sociétés. Certes n’est pas nouveau. Marie Durant, la célèbre prisonnière de la Tour de Constance a inscrit au cœur de la mémoire protestante le mot « Résister » gravé sur la margelle du puits de sa cellule. Si le Mur des Réformateurs ne s’était pas limité au XVIème siècle, elle devrait sans conteste y figurer en bonne place. Quelques femmes se trouvent sur les bas-reliefs, dont Dame Claudine Levet, femme de l’apothicaire de St-Gervais, l’une des premières Genevoises acquises à la Réforme. Mais elles sont encore toutes dans une position d’auditrices.
Le XXème siècle aura permis aux femmes de commencer à mieux être reconnues dans les différents ministères qu’elles exercent. Nous pensons au rôle important joué par Madeleine Barot à la tête de la CIMADE pendant la dernière guerre, à Hélène Engel et Edith de Tertre, co-fondatrices de l’ACAT. Nous avons déjà évoqué l’apport de plusieurs d’entre elles au renouveau biblique et théologique. Notre siècle a vu la consécration des premières femmes au ministère pastoral ou diaconal. Une possibilité qui existe depuis 1928 dans notre Eglise. Toutefois, si plusieurs femmes ont eu d’importantes responsabilités au sein de l’EPG, il faudra malgré tout attendre le début du siècle prochain pour qu’entre en fonction la première Modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres !
Dans un autre domaine, le XXème siècle restera marqué par la prise de conscience de l’urgence d’un travail d’unité entre les Eglises. Comment rendre notre témoignage crédible si nous nous faisons la guerre, si nous nous excluons ou si nous nous ignorons entre chrétiens. Nathan Söderblom, Martin Niemöller, Willem Visser’t Hooft, Marc Boegner ont été de ces battants et de ces battantes qui ont relancé sans se décourager les Eglises protestantes sur le chemin de l’œcuménisme. Sans oublier les diaconesses de Grandchamp et de Reuilly, ni la communauté de Taizé. Et certainement qu’il faudrait faire une place parmi les Réformateurs de ces dernières années à des personnalités catholiques et orthodoxes qui ont permis que leurs Eglises fassent des avancées importantes sur ce même chemin.
Un chemin sinueux, avec ses hauts et ses bas comme nous l’a fait sentir une récente déclaration. Il convient de ne pas se contenter de réponses lénifiantes face à certaines arrogances des institutions, mais il nous faut demeurer convaincu-es que seul ce chemin ne sera pas une voie sans issue. Et il nous faut le démontrer, en particulier ici à Genève. Les dernières statistiques sont parlantes à cet égard : nous sommes 22'000 foyers mixtes pour seulement 11'000 foyers protestants dans l’Eglise protestante de Genève ! Continuer à construire l’unité entre chrétiens, c’est aussi le seul chemin qui nous permettra de participer de manière exigeante et constructive au dialogue interreligieux qui apparaît comme une question nouvelle liée à la mobilité des personnes et des idées.
Les missionnaires et les sociétés missionnaires ont été parmi les premiers à prendre conscience de ce défi que pose la cohabitation avec d’autres religions. Ces missionnaires sont à mon avis un peu les oubliés des résultats du sondage. Mis à part Albert Schweizer, il semble difficile de faire une place à toutes celles et tous ceux qui ont eu à cœur de partager leur foi et leur espérance, en paroles et en actes, aux quatre coins du monde. Est-ce que cela veut dire que nous avons « mal » à notre mission, voire que nous manquons de vision pour notre Eglise aujourd’hui ?
Certes, le travail missionnaire a fait l’objet de vives critiques. C’est vrai qu’il y a eu parfois des ambiguïtés et des compromissions, au moins involontaires, avec le pouvoir colonial. L’exposition « nos surprenants ancêtres » a pourtant montré que des missionnaires ont aussi, dans l’esprit de l’Evangile, su reconnaître les richesses des diverses cultures, contribuer à les préserver. Dans la Bonne nouvelle de la dignité de chaque être humain les chrétiens d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Asie ont trouvé la force pour ternir face à l’oppression et à l’exploitation de leurs pays. Une des conséquences de cet engagement et de cette présence, c’est que les 2/3 des Réformés dans le monde se trouvent maintenant dans les pays du Sud et que ces Eglises nouvelles nous interpellent à leur tour sur notre manière de comprendre et de vivre l’Evangile. Récemment encore des pasteurs coréens et africains me demandaient : Est-ce que chez vous les protestant-es savent encore qu’ils ont reçu un trésor à partager ?
Notre enthousiasme un peu défaillant vient peut-être du constat que si notre siècle a été des plus inventif et des plus créatif, il a aussi été le plus cynique et le plus meurtrier, en particulier dans les pays dit « chrétiens ». Rappelons-nous alors que si trop de personnes, même dans nos Eglises, se sont résignées ou sont demeurées silencieuses, il y en a eu d’autres qui ont trouvé dans la lecture fidèle de la Bible et dans leur foi les fondements de leur résistance. Ce fut le cas de Dietrich Bonhoeffer ou des habitants du Chambon-sur-Lignon pendant la dernière guerre mondiale. Ce fut le cas d’un Edouardo Mondlane, d’un Nelson Mandela ou d’un Desmond Tutu dans leur lutte contre la colonisation et l’apartheid. Leur courage et leur détermination nous appellent à garder vivante cette lucidité face aux événements de notre temps.
La lutte contre la discrimination, les violences et les injustices fait partie de notre tradition protestante. La personnalité la plus souvent citée dans le sondage est bien sûr Martin Luther King. Je vais simplement lui laisser la parole pour conclure ce panorama. Il disait dans l’un de ses sermons en 1954 :
Il y a quelque chose de faux dans notre monde, d'intrinsèquement et de fondamentalement faux…Le problème majeur auquel doivent faire face les humains aujourd’hui réside dans le fait que les moyens qui nous font vivre ont dépassé les raisons spirituelles qui leur donnent un sens.
Le vrai problème, c'est que la science a permis que le monde entier nous soit proche, mais que, sur le plan moral et spirituel, nous avons échoué à le rendre fraternel (et sororel). Et le grand danger qui nous menace aujourd'hui n'est pas tant la bombe atomique, créée par la physique, ni le fait que cette bombe puisse être larguée d'un avion sur la tête de centaines et de milliers de gens - si dangereux que ce soit. Non, le vrai danger auquel notre civilisation est confrontée réside dans la bombe atomique logée au cœur de l’âme humaine, capable d’exploser en haine exécrable et en égoïsme corrupteur… Redécouvrir les valeurs perdues, sermon du 28.2.54 à Detroit (Michigan)
Des défis devant nous
« Il faut apprendre à discerner les chances non réalisées qui sommeillent dans les replis du présent », écrit le journaliste André Gorz Misère du présent. Richesse du possible, Galilée, 1997. J’ai le sentiment que les éléments les plus prometteurs du protestantisme du XXème siècle devront trouver des prolongements indispensables au siècle prochain. Mais il y a aussi des défis à relever rapidement dans le domaine de la spiritualité et de l’annonce de l’Evangile pour être témoins parmi les hommes et les femmes de notre temps d’une Parole qui guérit, qui redresse, qui réconcilie et qui remet en marche. C’est dans la mesure où nous et nos descendant-es seront demeurer des reflets vivants de la Lumière venue éclairer nos ténèbres, que nous rendrons le meilleur des hommages à celles et à ceux qui nous ont précédés et que nous pourrons continuer à confesser notre foi dans la vérité de nos paroles et de nos actes :
CONFESSION DE FOI
(d’après la Déclaration de l’Alliance Réformée Mondiale, Debrecen 1997)
Nous appartenons au Dieu vivant qui a fait toutes choses et les a déclarées bonnes. Nous n'exploiterons pas et ne détruirons pas cette création. Nous voulons être au service de la création de Dieu.
Nous croyons en Jésus-Christ, mort pour nous et ressuscité pour notre salut. Nous confessons qu'aucune idéologie humaine ni aucun programme ne contiennent le secret du sens dernier de l'histoire. Nous dépendons en toute chose de notre Rédempteur.
Nous savons qu'en Jésus-Christ nous avons été rachetés à un grand prix. Nous ne voulons ni regarder avec condescendance, ni rejeter, ni ignorer les dons de quiconque, homme ou femme, jeune ou âgé. Nous affirmons notre solidarité avec les pauvres et avec ceux qui souffrent, qui sont opprimés ou exclus.
Nous croyons en l'Esprit saint qui nous conduira dans toute la vérité. Nous refusons de considérer que tout, y compris les êtres humains et leur travail, n’est que marchandise à acheter ou à vendre.
Nous sommes appelés à constituer une communauté dans l'Esprit de Dieu. Nous prenons l'engagement d'un style de vie simple qui témoigne de l’édification par Dieu d’une maison où chacune et chacun trouve de quoi vivre.
Nous ne nous désespérons pas, car Dieu règne. Nous voulons continuer à proclamer la bonne nouvelle de l’amour de Dieu et lutter contre l'injustice dans ce monde. Nous attendons la Cité sainte où Dieu habitera avec les humains et sera leur Dieu.
Avec nos sœurs et nos frères de tous les siècles qui partagent notre foi réformée, avec tout le peuple de Dieu rassemblé dans la diversité des Eglises qui confessent Jésus-Christ, nous unissons nos voix pour proclamer : Soli Deo Gloria – A Dieu seul la gloire. |